Droit de passage aux gangs : les États-Unis épargnent les ONG, mais exposent les acteurs pétroliers et alimentaires haïtiens à la faillite et aux sanctions pénales
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Port-au-Prince, 23 mai 2025 — Dans une déclaration choc devant le Congrès américain, le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé que les ONG ne seront pas sanctionnées pour avoir payé des “droits de passage” aux gangs haïtiens afin d’acheminer l’aide humanitaire. Une décision qui reflète la gravité d’un dilemme éthique et logistique : comment secourir une population prise en otage sans renforcer les criminels qui la terrorisent ?
Mais alors que cette dérogation vise officiellement les ONG humanitaires, les acteurs du secteur pétrolier réclament un traitement équivalent. Dans l’ombre du terminal pétrolier de Varreux, les gangs imposent une véritable taxe clandestine : jusqu’à 75 000 gourdes par camion, soit environ 570 dollars, pour chaque livraison de carburant. Une extorsion systématique qui, selon plusieurs sources de l’industrie, génère près d’un million de dollars par mois pour un seul gang opérant dans la zone.
Les ports, protégés par les normes de sécurité internationales ISPS, ne sont presque jamais attaqués directement. Les cargaisons de pétrole arrivent. Mais elles ne peuvent quitter les terminaux que si les gangs autorisent la circulation des camions. C’est là que la logique sécuritaire échoue : les infrastructures critiques sont intactes, mais leur accès est monnayé à un prix exorbitant.
« Le terminal est sécurisé. Mais dès que le camion sort, c’est une autre loi qui s’impose », témoigne un transporteur. « Et cette loi, c’est celle du gang le plus proche. »
Chaque jour, près de 100 camions sont concernés. Certains doivent verser plus de 600 000 gourdes pour rejoindre des régions comme Cap-Haïtien ou Hinche, en passant par cinq territoires de gangs différents. Résultat : le coût du transport est désormais quatre fois supérieur à la subvention publique.
Plus tôt ce mois-ci, l’administration Trump a désigné les principales coalitions de gangs haïtiens — Viv Ansanm et Gran Grif — comme organisations terroristes étrangères. Cette mesure, applaudie sur le plan symbolique, a eu un effet pervers immédiat : les chauffeurs ont peur de transporter du carburant de crainte d’être accusés de financer le terrorisme.
« Est-ce que je collabore avec un gang si je paie pour passer ? Est-ce que je deviens complice ? », s’interroge un entrepreneur du secteur.
Le paradoxe est cruel : pour éviter une pénurie nationale, il faut négocier avec ceux-là mêmes que Washington considère comme des terroristes.
Le silence du gouvernement haïtien et l’impuissance de la force multinationale
Pendant ce temps, le gouvernement haïtien reste silencieux. Aucun plan concret n’a été annoncé pour sécuriser les routes ou libérer les terminaux. Quant à la mission multinationale dirigée par le Kenya, censée stabiliser le pays, elle n’a pas encore pris le contrôle des axes stratégiques.
En l’absence d’une réponse robuste, les gangs continuent de croître en influence. Leur modèle économique repose sur l’extorsion massive, estimée à plus de 70 millions de dollars par an, selon le ministre des Finances Alfred Metellus. L’argent finance l’achat d’armes, de munitions et l’expansion de leur contrôle territorial.
Les entreprises pétrolières préviennent : Haïti pourrait manquer de carburant dans moins de deux semaines si les paiements continuent de doubler et que les chauffeurs cessent de rouler. Or, sans essence, tout s’arrête : les hôpitaux, les générateurs, les transports publics, l’approvisionnement alimentaire.
« Le pays tient par des accords tacites avec les gangs. Ce n’est plus un État fonctionnel, c’est une économie mafieuse à ciel ouvert », résume un haut cadre du secteur.
Les appels à la clarté se multiplient. Les ONG, les distributeurs, les conducteurs, les humanitaires : tous demandent aux États-Unis une définition précise du “soutien matériel”. Le flou juridique alimente la peur, la paralysie, et pourrait accélérer l’effondrement total du système logistique.
Une stratégie à double tranchant
En tolérant les paiements aux gangs pour les ONG, tout en menaçant les acteurs économiques d’inculpation, Washington envoie un message confus. D’un côté, il admet que les gangs sont une autorité de fait. De l’autre, il criminalise ceux qui doivent traiter avec eux pour faire fonctionner le pays.
C’est toute la stratégie antiterroriste américaine en Haïti qui est aujourd’hui remise en question. Vise-t-elle la dissuasion ou la dislocation ? Le chaos ou la reconstruction ?
« Si ça continue comme ça, les gangsters gagneront. Et l’économie mourra avec eux », conclut un entrepreneur.
Haïti est à un carrefour critique. L’énergie qui alimente le pays transite entre les mains d’hommes armés. Et face à eux, ni les armes, ni les sanctions, ni les lois ne semblent suffisantes pour inverser le cours des choses.