27 mars 2026

Élections en Haïti : la fabrique d’une illusion politique

3 min de lecture

À mesure que s’intensifient les discours officiels sur la tenue d’élections avant la fin de l’année, une évidence s’impose : Haïti ne se dirige pas vers un scrutin depuis plus de dix ans, mais vers une mise en scène électorale. Une construction politique fragile, portée par un pouvoir en quête de légitimité et soutenue, non sans ambiguïtés, par des acteurs internationaux aux intérêts divergents.

Un calendrier électoral hors-sol
Annoncer un calendrier électoral dans un pays où l’État ne contrôle plus des portions entières du territoire relève moins de la gouvernance que du déni. Le processus d’inscription des partis politiques est chaotique, juridiquement contesté, et profondément inégalitaire. Quant à la volonté de modifier le décret électoral en pleine phase préélectorale, elle traduit une tentation classique : redessiner les règles du jeu à l’avantage de ceux qui les écrivent.
Ce n’est plus une préparation électorale, c’est une ingénierie politique sous contrainte.

Un CEP discrédité avant même le scrutin.
Le Conseil Électoral Provisoire n’inspire ni confiance, ni adhésion. Sa composition, perçue comme opaque et politiquement orientée, le place en porte-à-faux avec sa mission première : garantir la neutralité du processus. Dans ces conditions, même une élection techniquement réussie serait politiquement rejetée.

Le problème n’est plus logistique. Il est structurel.
Sécurité : le grand mensonge d’État
Parler d’élections sans sécurité relève d’une fiction dangereuse. Les groupes armés dictent leur loi, contrôlent les axes stratégiques, imposent leur ordre. Aucun scrutin sérieux ne peut être organisé dans un pays où voter peut devenir un acte de survie.
L’échec patent de la mission multinationale, portée notamment par le Kenya, confirme une réalité brutale : la réponse sécuritaire internationale, mal calibrée et politiquement instrumentalisée, n’a pas produit les résultats escomptés. L’implication annoncée des Forces armées d’Haïti n’inverse pas cette tendance ; elle la maquille.

Pressions internationales : démocratie sous perfusion
Derrière l’empressement électoral se joue une bataille d’influence. Le Département d’État des États-Unis pousse pour des élections rapides, quitte à en minimiser les conditions. L’objectif est clair : stabiliser politiquement, même artificiellement.
À l’inverse, Organisation des Nations Unies adopte une posture plus prudente, insistant sur les prérequis sécuritaires et institutionnels. Cette divergence expose une vérité inconfortable : Haïti n’est pas seulement en crise, elle est aussi un terrain d’arbitrage géopolitique.
Une volonté politique sous soupçon
Le pouvoir en place affiche une détermination à organiser des élections. Mais cette volonté interroge. Est-elle guidée par un impératif démocratique ou par une stratégie de survie politique ?

Organiser des élections dans un tel contexte, sans garanties minimales, revient à institutionnaliser l’instabilité. C’est produire une légitimité fragile, immédiatement contestée, et potentiellement explosive.
Le risque d’un chaos post-électoral
Le véritable danger ne réside pas dans l’absence d’élections, mais dans leur mauvaise tenue. Un scrutin bâclé, contesté, imposé dans un climat de peur, pourrait déclencher une nouvelle phase de crise, plus violente, plus profonde.
Haïti n’a pas besoin d’élections à tout prix. Elle a besoin d’élections crédibles. Et aujourd’hui, rien — ni l’état des institutions, ni la situation sécuritaire, ni le climat politique — ne permet de garantir cette crédibilité.

Conclusion : une fuite en avant
Ce qui se dessine n’est pas une transition démocratique, mais une fuite en avant. Un pari risqué où l’urgence politique prend le pas sur la rationalité institutionnelle.
À vouloir aller trop vite, le pouvoir et ses partenaires internationaux pourraient précipiter le pays dans une nouvelle impasse.
Car une vérité demeure : en Haïti, des élections sans fondement solide ne résolvent rien. Elles aggravent tout.

Jean Rodlet Jean Baptiste, communicateur, auteur du livre le miroir de l’autre.

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