Insolite—Quand il n’y a rien à construire : à Port-de-Paix, en Haïti, un dos d’âne devient événement national avec fanfare, ruban et discours officiels
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Port-de-Paix —L’histoire retiendra peut-être cette date comme un tournant décisif du développement local. Ce jour-là, à Port-de-Paix, dans l’un des pays les plus pauvres de la Caraïbe, une œuvre d’envergure nationale a été livrée au peuple : un dos d’âne.
Oui, un ralentisseur routier. En béton. Sur quelques mètres.
Pour l’occasion, l’agent intérimaire de la commune a sorti le grand jeu. Fanfare officielle, mise en scène soignée, famille élargie, proches visibles et invisibles, enfants adoptifs de la République — tout ce que Port-de-Paix compte de symboles et de figurants était mobilisé pour honorer cette réalisation historique.
Moment fort de la cérémonie : la coupure du ruban, geste solennel habituellement réservé aux aéroports internationaux, hôpitaux universitaires ou grands barrages. Cette fois, le ruban a cédé sous les ciseaux devant… un obstacle routier destiné à faire ralentir les motocyclettes.
Dans une ville où l’eau potable est un luxe, où les routes ressemblent à des champs de bataille et où la jeunesse ralentit surtout faute d’avenir, l’État a enfin trouvé comment marquer les esprits : en ralentissant les voitures.
« On ne mange peut-être pas à notre faim, mais au moins, les pneus vont souffrir », plaisante un habitant, admiratif devant tant de créativité institutionnelle.
L’événement a également permis de rappeler une vérité fondamentale de la gouvernance locale : quand il n’y a rien à montrer, on montre très fort ce qu’on a, même si cela tient sur deux bosses de béton.
À Port-de-Paix, le dos d’âne est désormais opérationnel.
Il ne créera pas d’emplois.
Il n’éclairera pas les rues.
Il ne soignera personne.
Mais il aura eu droit à sa fanfare, son ruban et sa page d’histoire.
Dans un pays à l’arrêt, au moins une chose est certaine : la communication, elle, ne ralentit jamais.