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3 août 2026

Élections en Haïti : entre urgence démocratique et réalité sécuritaire

6 min de lecture

Ce dimanche, j’étais dans une église protestante située à la rue Saint-Michel, à Montréal pour assister, comme d’habitude, à la prédication du jour. Le pasteur qui prêchait était originaire d’Haïti. Dans son message, faisant référence à son église, il a déclaré que les portes de celle-ci étaient fermées, mais que la parole de Dieu continuait à être annoncée. Je me suis immédiatement demandé : de quelle parole parlait-il ?

L’Évangile, tel que je le comprends, est fondé sur la justice, la vérité et l’amour. Ces valeurs constituent les piliers et les reflets parfaits du caractère de Dieu et de Sa Sainte Parole. La justice de Dieu est indissociable de l’équité, principe fondamental permettant de corriger les injustices dans la société ; la vérité affranchit le peuple, tandis que l’amour est cette affection parfaite pour les hommes, caractérisée par une absence totale d’intérêt personnel.

Si ces valeurs, qui imprègnent toute mon existence, étaient réellement celles défendues par nos pasteurs, prêtres et évêques d’Haïti, 98 % d’entre eux auraient été massacrés ou jetés en prison. S’ils sont libres de leurs mouvements, ce n’est pas nécessairement parce que Dieu les protège du mal, mais aussi parce que leur prédication ne dérange pas. Elle reproduit trop souvent l’idéologie dominante, valide l’ordre établi et évite toute remise en question des structures de gouvernance en place.

Pourtant, dans la société haïtienne, tant de dérives, d’injustices restent à dénoncer : l’iniquité, la falsification de la vérité, la violence et le mépris de l’autre. Face à de tels maux, quelle action concrète mène l’Église ?

L’espérance des vrais serviteurs de Dieu naît souvent après une période de douleur. Si pasteurs et prêtres ne sont jamais inquiétés ni persécutés en raison de leur engagement en faveur de Jésus et de leur défense de la justice, de la vérité et de l’amour, il faut alors s’interroger. Leur message risque de ne plus refléter celui de Dieu, mais de s’accommoder de l’ordre établi.

Si les églises, les universités, les industries et les commerces sont fermés en Haïti, c’est aussi parce que les fondements mêmes de la société haïtienne ont été profondément ébranlés. Nous avons trop longtemps détourné le regard devant les abus, les tromperies, le vol des grands et les divisions. Le silence et l’indifférence d’une partie de nos responsables religieux ont contribué à cette situation, et aujourd’hui nous en payons le prix fort.

Dans quel état se trouvent les locaux de l’Église méthodiste de la rue de l’Enterrement, de la Première Église baptiste de la rue de la Réunion, de la Deuxième Église baptiste sur la route de Delmas, de l’église du pasteur Sénopha, de l’Église du Nazaréen de Bel-Air, de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours de Bel-Air ou encore de la grande cathédrale de Port-au-Prince, pour ne citer que celles-là ? Nombre de ces édifices ont été ravagés ou pillés par des gangs armés.

Qu’en est-il des bâtiments abritant les facultés de droit, de médecine, d’agronomie, des sciences ou encore l’École normale supérieure ? Eux aussi ont subi les conséquences de l’insécurité et des violences.

Le constat est tout aussi préoccupant pour le Palais de justice, le Palais législatif et le
Palais national. L’environnement immédiat où siègent les trois grands pouvoirs de l’État est aujourd’hui profondément marqué par l’emprise des groupes armés.

C’est dans ce contexte que l’on nous annonce la tenue d’élections générales dans le pays.

Le recours aux urnes constitue, par principe, une voie démocratique fondamentale. Mais, dans les circonstances actuelles, il ne saurait devenir une échappatoire permettant à certains acteurs politiques de rechercher une protection judiciaire ou politique pour échapper à leurs responsabilités.

Trois départements du pays — l’Ouest, l’Artibonite et le Centre, regroupant le plus grand nombre d’électeurs du pays— sont fortement affectés par le contrôle ou l’influence des groupes armés. Comment, dans ces conditions, élire un président de la République sans garantir un vote réellement libre aux citoyens ? Si rien ne change, les chefs de groupes armés risquent de devenir de véritables grands électeurs, capables de peser sur le choix du prochain président.

Et où les nouveaux élus vont-ils siéger ?

Nous vivons une honte profonde. C’est l’échec de la pensée à tous les niveaux de la société haïtienne qui nous a conduits à cette chute.

L’incapacité des élites intellectuelles, religieuses et économiques à penser une Haïti moderne, ainsi que leur refus de regarder la réalité en face, risquent de conduire notre pays, dans les mois à venir, vers une catastrophe plus grande encore.

Notre défaite est avant tout intellectuelle. Elle précède notre défaite politique et sociétale. Le pouvoir actuel paraît mal préparé et risque, par conséquent, d’être incapable d’offrir au pays les élections libres, crédibles et sécurisées que la population attend.

Alors, que faire

La diaspora haïtienne pourrait constituer une partie de la solution. Elle représente une force essentielle pour l’avenir du pays grâce à son soutien financier, à ses compétences et à son savoir-faire. Une participation politique plus directe de la diaspora, aux côtés des Haïtiens de l’intérieur qui luttent désespérément pour changer les choses, serait souhaitable afin de contribuer au redressement de la barque nationale.

Une mobilisation générale de la diaspora pourrait aider à remettre en cause ce système qui menace de se reproduire à travers les élections annoncées. Il faudrait une action concertée et transnationale des Haïtiennes et des Haïtiens vivant hors du pays, autour d’un objectif politique commun.

Des démarches diplomatiques devraient également être envisagées afin de faire comprendre aux puissances occidentales qui exercent une influence certaine en Haïti que des élections organisées dans de telles conditions seraient extrêmement difficiles à rendre crédibles. Il nous faut quelque chose de plus, une initiative exceptionnelle, pour aider Haïti à sortir de cette situation.

Une élection organisée sous l’emprise des gangs ne peut engendrer qu’une démocratie de la crasse et de la misère. Pour contribuer à l’éviter, la diaspora haïtienne doit être prête à mobiliser ses ressources matérielles, économiques, intellectuelles et financières au service des initiatives locales de transformation.

C’est précisément à ce niveau que l’on attend que l’Église, ou plutôt les Églises haïtiennes, agissent comme des catalyseurs de transformation, en favorisant la rédemption de notre nation, le renouveau spirituel et moral, l’éveil des consciences et l’engagement citoyen face à la dérive actuelle.

C’est en accompagnant les fidèles sur la voie de la justice, de la vérité et de l’amour que nos Églises pourront véritablement revenir à l’essence même du message de Dieu.

Partagez ce texte avec vos contacts.

Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la Faculté de droit et des Sciences économiques de l’ Université d’ État d’Haiti
Professeur de philosophie
Université du Québec à Montréal
Canada, 3 août 2026
sonet.saintlouis@gmail.com
Tel 2635580083/44073580

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