Haïti : derrière les gangs, l’ONU met en lumière les réseaux de pouvoir et d’argent
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Roc & Vérités — Analyse pour LakayInfo
Derrière la violence des gangs en Haïti, le rapport des experts des Nations unies décrit un système de complicités présumées reliant responsables politiques, acteurs économiques et membres des forces de sécurité. Publié le 8 septembre 2026 sous la référence S/2026/714, ce document de 94 pages pose une question centrale : comment démanteler les groupes armés sans s’attaquer aux réseaux qui leur permettent de survivre ?
La violence armée en Haïti ne peut être comprise à travers les seuls affrontements entre gangs rivaux. Dans son rapport final, le Groupe d’experts des Nations unies décrit des mécanismes de financement, d’approvisionnement en armes, de circulation d’informations confidentielles et de soutien logistique qui dépassent les quartiers contrôlés par les groupes armés. Les investigations couvrent la période allant jusqu’au 10 juillet 2026. <Cite refs={[“turn573188search1”]}/>
Le constat est lourd de conséquences : l’emprise des gangs ne repose pas uniquement sur la force des armes, mais aussi sur des relations présumées avec des acteurs disposant de ressources financières, d’influence politique ou d’un accès aux institutions. Le rapport dessine ainsi les contours d’une économie criminelle dont les ramifications fragilisent l’autorité de l’État.
Des personnalités politiques citées dans les investigations
À Kenscoff, les experts mettent notamment en cause Alfrédo Junior Antoine, ancien député, dans l’attaque du 27 janvier 2025. Le rapport lui attribue un rôle dans le soutien à des groupes armés et évoque des liens avec plusieurs personnalités associées à des réseaux criminels. Antoine, qui a nié ses liens avec les gangs auprès des experts, conteste ces accusations.
L’ancien sénateur Nenel Cassy est également cité. Le document lui attribue des relations avec des groupes criminels et évoque son implication présumée dans des activités destinées à déstabiliser certaines zones. Dans l’Artibonite, les experts reviennent sur les soutiens attribués à Prophane Victor et Youri Latortue à des groupes armés. Guy Philippe apparaît, pour sa part, dans les investigations concernant les tentatives d’expansion de gangs vers la Grand’Anse.
Ces éléments doivent être lus avec rigueur : les conclusions d’un groupe d’experts ne constituent pas, à elles seules, des condamnations judiciaires. Elles appellent néanmoins à examiner les responsabilités individuelles et les mécanismes de soutien décrits dans le rapport.
La police et les circuits financiers au cœur des préoccupations
L’un des aspects les plus préoccupants concerne les complicités présumées au sein des forces de sécurité. Des policiers sont cités pour avoir, selon les investigations, transmis des informations sur les opérations à venir, facilité l’approvisionnement en munitions ou contribué au fonctionnement de réseaux criminels.
Le rapport évoque également le détournement de stocks publics. Sur 336 cartouches de calibre 7,62 × 51 mm examinées après des saisies auprès de deux gangs en 2026, les experts estiment que 70 % provenaient des stocks de la Police nationale d’Haïti. De telles constatations soulèvent la question du contrôle des armes et des munitions saisies ou conservées par les institutions.
Le dossier de Rosemila Petit Frère illustre, lui, les liens présumés entre activités commerciales, financements et réseaux armés. Les experts lui attribuent notamment un rôle d’intermédiaire et évoquent des soupçons de détournement de fonds publics. Elle a contesté les conclusions la concernant ; le groupe indique avoir examiné sa réponse avant de maintenir ses constatations.
À ces réseaux s’ajoutent les circuits internationaux d’approvisionnement en armes, ainsi que des activités de contrebande examinées dans le rapport, notamment le commerce illicite de civelles. L’ensemble révèle une problématique qui dépasse la seule lutte contre l’insécurité : celle de la captation des ressources publiques, de la corruption institutionnelle et du financement des réseaux criminels.
Les silences du rapport ne valent pas acquittement
Le document soulève aussi des interrogations sur l’étendue des investigations et les personnalités qui n’y apparaissent pas. L’absence d’un nom ne permet toutefois pas, à elle seule, de conclure à une protection, à une omission volontaire ou à une exonération. Elle ne saurait davantage effacer d’éventuelles sanctions ou accusations antérieures, qui doivent être examinées à partir de leurs propres fondements.
La question essentielle reste celle de la suite donnée aux informations recueillies. Les autorités haïtiennes et les partenaires internationaux devront déterminer quelles enquêtes judiciaires peuvent être engagées, quelles preuves peuvent être produites et quelles responsabilités peuvent être établies dans le respect des garanties légales.
Car une opération contre un chef de gang peut désorganiser un groupe sans nécessairement tarir ses ressources. Tant que les circuits d’armes, les flux financiers et les complicités présumées ne font pas l’objet d’enquêtes approfondies, les conditions de reconstitution des réseaux risquent de persister.
Le défi d’Haïti ne consiste donc pas seulement à reprendre le contrôle des territoires. Il consiste aussi à rétablir l’intégrité des institutions, à garantir la traçabilité des fonds et des armes et à faire en sorte que toute personne impliquée réponde de ses actes sur la base de preuves vérifiables. La lutte contre les gangs ne peut durablement réussir sans une lutte crédible contre les mécanismes qui les alimentent.
Source principale : Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, rapport S/2026/714, publié le 8 septembre 2026. Les accusations individuelles évoquées dans le rapport doivent être distinguées des faits établis par une décision judiciaire.

