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15 octobre 2026

Affaire Jovenel Moïse : le nom de Joseph Lambert ne suffit pas à fabriquer un coupable

6 min de lecture

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OPINION — Dans le dossier de l’assassinat du président Jovenel Moïse, le débat politique ne peut se substituer à la démonstration judiciaire. La gravité du crime commande la rigueur, non la précipitation. Or, depuis l’ouverture des audiences à Miami, une dangereuse confusion s’installe : celle qui consiste à transformer une mention dans un dossier en verdict public, une hypothèse en certitude, un nom en coupable.

Il faut s’arrêter sur une distinction que la précipitation du tribunal médiatique tend à effacer. Joseph Lambert n’était pas en négociation avec les criminels. Ces derniers pensaient simplement à le solliciter, à le convoquer dans le théâtre macabre de leur entreprise, uniquement parce qu’il présidait alors le Sénat de la République. Leur calcul était froid, cynique : s’attacher le nom du président du Sénat, c’était acheter à vil prix le sceau de la légitimité sur un crime.

Mais entre être cité dans un dossier, être pensé dans une négociation politique et participer réellement à un crime, il existe une différence fondamentale que nul débat sérieux ne devrait effacer. Confondre la convoitise des assassins avec la complicité de celui qu’ils convoitaient, c’est inverser la charge de la preuve et transformer la victime potentielle d’une manipulation en complice présumé.

La justice ne se nourrit pas de ces glissements. Elle exige des faits, non des hypothèses ; des actes, non des pensées prêtées.

En 2021, alors que l’opposition cherchait une formule de transition, Moïse Jean-Charles avait défendu avec constance la candidature de la magistrate Wendell Coq-Thélot à la présidence provisoire. Ce n’était pas une posture accessoire : c’était un choix politique assumé, répété, martelé. Or, dans le théâtre trouble de l’après-7 juillet, c’est précisément cette même Wendell Coq-Thélot que les assassins présumés, selon les éléments présentés à Miami, envisageaient d’installer à la présidence — avec Joseph Lambert comme Premier ministre.

Voilà où le bât blesse. Si Moïse Jean-Charles n’avait pas donné à Wendell Coq-Thélot la possibilité, l’occasion, la plateforme politique de s’imposer comme figure de transition, le nom de Joseph Lambert aurait-il seulement surgi dans ce scénario macabre ? Car c’est bien parce que la magistrate était devenue, par la voix de Moïse Jean-Charles, une option crédible dans le paysage politique haïtien que les criminels ont pu songer à greffer sur cette candidature leur propre construction : Wendell Coq-Thélot à la présidence, Joseph Lambert à la Primature.

Cette orientation s’inscrivait dans une bataille politique plus large sur la personnalité appelée à succéder à Jovenel Moïse. Joseph Lambert figurait lui aussi parmi les acteurs évoqués dans les discussions sur l’après-Moïse — non pas comme complice, mais comme pièce convoitée sur l’échiquier d’une transition que d’autres cherchaient à confisquer. Les divergences entre les secteurs de l’opposition témoignaient déjà de l’absence d’un consensus politique solide. Mais ce que révèle cette affaire, c’est que là où l’opposition échouait à s’entendre, les assassins, eux, avaient déjà écrit leur propre scénario.

Selon des éléments rapportés au cours du procès fédéral à Miami, Joseph Félix Badio aurait demandé à Arcángel Pretel Ortiz de contacter Joseph Lambert afin de négocier un accord politique. D’après le récit des échanges présenté à l’audience, l’arrangement envisagé aurait consisté à installer Wendell Coq-Thélot à la présidence et à proposer à Lambert le poste de Premier ministre. Ce projet ne s’est pas concrétisé.

C’est ici que commence la véritable interrogation politique : Pourquoi une telle proposition est-elle arrivée si tardivement, alors que Badio et les autres personnes impliquées dans l’assassinat étaient toujours en cavale ? pourquoi une telle proposition aurait-elle été transmise par l’intermédiaire d’Ortiz plutôt que directement à Joseph Lambert ? Cette question mérite d’être posée, mais elle ne peut recevoir une réponse sérieuse sur la base d’une simple supposition.

Les communications, les circonstances et les intentions des différents protagonistes doivent être établies par les enquêteurs et examinées contradictoirement devant la justice.

Il faut également distinguer la proposition qui aurait été formulée de la réaction de celui qui l’aurait reçue. Rien ne permet de déduire automatiquement de la transmission d’une offre que son destinataire l’a acceptée, qu’il en connaissait toutes les implications ou qu’il participait à un projet criminel.

Pour ma part, je connais Joseph Lambert pour l’avoir côtoyé tout au long de sa présidence au Sénat de la République. Au regard de cette expérience, je refuse de céder aux raccourcis qui consistent à transformer une simple mention de son nom en accusation. Le fait que des individus impliqués dans un crime aient pu envisager de le solliciter ne signifie pas qu’il ait adhéré à leur projet, encore moins qu’il y ait participé. En politique comme en justice, la rigueur commande de distinguer les intentions prêtées, les faits établis et les responsabilités démontrées. On ne peut pas confondre le nom d’un homme que des criminels auraient voulu associer à une manœuvre politique avec la preuve d’une quelconque complicité criminelle.

Car le piège est ici redoutable : la proximité avec un accusé ne constitue pas une preuve de culpabilité. La fréquence d’un nom dans un dossier ne mesure pas le degré de participation à un crime. Et l’indignation légitime face à l’assassinat de Jovenel Moïse ne saurait justifier la fabrication de coupables par association, au gré des noms qui apparaissent dans les audiences ou des interprétations qui circulent dans l’espace public.

L’enjeu est considérable. L’assassinat de Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, n’a pas seulement supprimé un président de la République. Il a ouvert une crise de succession au cours de laquelle des acteurs politiques et des personnes impliquées dans le complot ont, selon les éléments judiciaires rendus publics, cherché à peser sur l’organisation du pouvoir après sa mort. La justice doit établir qui a préparé le crime, qui l’a financé, qui l’a facilité et qui a tenté d’en tirer un avantage politique.

La gravité de cet assassinat, ainsi que les blessures infligées à Martine Moïse lors de l’attaque, commandent une exigence absolue de vérité. Cette exigence ne saurait cependant justifier la fabrication de coupables par association, au gré des noms qui apparaissent dans les audiences ou des interprétations qui circulent dans l’espace public.

La justice américaine doit poursuivre son travail, établir les faits et confronter les déclarations aux preuves disponibles. Les éventuelles responsabilités doivent être déterminées sur la base d’éléments vérifiables, et non d’hypothèses transformées en certitudes.

Dans une affaire aussi grave, la vérité ne se construit ni par la rumeur ni par la défense aveugle d’un camp. Elle se construit par les preuves, la contradiction et le respect de la présomption d’innocence.

Réclamer justice pour Jovenel Moïse, c’est précisément refuser que son assassinat serve de prétexte à des condamnations politiques sans démonstration judiciaire.

Car si la fin est juste, les moyens doivent l’être aussi. Sinon, nous trahissons une seconde fois le président tombé.

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