12 juillet 2024

Pourquoi les dictatures finissent-elles toujours par s’effondrer ?

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Je vais, dans ce texte, passer de l’individuel au collectif, du fonctionnement psychique au fonctionnement des groupes.

Un groupe humain est constitué d’une somme d’individualité, dont chacune est soumise aux mêmes grands principes, déclinés suivant des variations personnelles. On peut faire l’hypothèse que le tout que constitue ce groupe reproduit dans son développement les mêmes lignes que chacune de ses parties.

En psychanalyse, on décrit deux types de mouvements psychiques : la liaison, et la déliaison. L’équilibre dynamique résultant de leurs mouvements opposés constitue la santé mentale (je simplifie…).

Qu’est-ce que la liaison psychique ? C’est le processus de pensée qui lie deux évènements pour en faire une synthèse qui va contribuer à organiser la conscience en intégrant cette nouvelle donnée, même si l’évènement en question semble contradictoire avec ce qui lui préexistait. Par exemple : j’ai envie d’une voiture neuve et je ne peux pas me l’offrir. Contradiction entre l’envie et la réalité. Je me dis que celle que j’ai me convient bien et que, avec l’argent que je ne dépenserai pas pour cet achat, je pourrai partir plus souvent en week-end. Je regrette de ne pouvoir m’offrir cette voiture mais mes pensées m’aident à supporter cette déception.

La déliaison c’est l’inverse : une pensée, poussée par une pulsion, fait éclater l’organisation psychique préexistante. Les processus à l’oeuvre sont l’envahissement psychique par une seule pensée, ou le clivage : mise de côté des pensées antérieures, dorénavant situées hors de la conscience. Ou encore, chez le schizophrène, dispersion des pensées (dissociation psychique).

La déliaison, dans le cas de l’envie impossible d’une voiture, peut aller de la fureur qui va se déverser sur les proches, à la persistance d’une frustration insupportable menant à la recherche forcenée d’une voiture à tout prix, en passant par le développement d’une pensée paranoïaque « Pourquoi eux en ont une, et pas moi ? », ou par le simple « oubli » que l’on n’a pas les moyens de l’achat (je simplifie toujours…).

Si les éléments de grandissement et de dépassement de soi du psychisme sont dans le sens de la liaison, il ne convient cependant pas que celle-ci prenne toute la place, car cela risquerait de conduire à un fonctionnement trop secondarisé où l’énergie pulsionnelle ne jouerait plus son rôle de force de vie.

En revanche, si la déliaison occupe tout le terrain, c’est le côté noir de la force qui prend le dessus : disparition de la conscience de l’autre, absence de sentiment de culpabilité, car celui-ci nécessite de prendre en compte autre chose que son propre désir, diminution des liens entre causes et conséquences etc. L’énergie liée à la pulsion n’est plus canalisée par la liaison psychique, et se déchaîne.

Quel rapport avec la dictature ?

Le tyran est quelqu’un qui donne libre-cours à son désir, désir d’emprise ou de toute-puissance, sans les limites que donne la conscience, psychique, de l’existence de l’autre comme autre soi-même, sans sentiment de culpabilité, sans lien avec le passé et l’avenir autre que l’envie d’augmenter encore son pouvoir, sans référence intime à une vérité autre que celle de son envie. Il parvient à se maintenir dans ce fonctionnement sans liaison, grâce à l’appui de certaines personnes, complices ou soutiens de sa volonté d’emprise. Elles-mêmes acceptent de fonctionner sur le même principe, en mettant en place des clivages psychiques (c’est-à-dire en ne faisant pas les liens psychiques entre des pensées incompatibles. Par exemple « Je suis un bon père de famille et un homme généreux. Je participe au massacre de personnes innocentes »). Le mécanisme du clivage est une défense assez primaire, qui aboutit à tous les ostracismes : du côté de moi, c’est bien, du côté de l’autre, c’est mal. C’est très pratique, très « économique » psychiquement. Pour peu que le leader du groupe fonctionne sur ce modèle (c’est le cas du tyran) régresser à ce mode de fonctionnement présente l’avantage que l’on a l’impression d’avoir toujours raison ( or reconnaître ses erreurs n’est pas agréable) mais aussi que l’on se met, du coup, dans une attitude prudente où l’on est protégé par le tyran, puisqu’on le soutient.

De plus, cela donne, par identification au chef, un sentiment de puissance fort agréable.

Et pourtant, cela finit toujours par se casser la figure. Pourquoi ?

A mon avis, pour deux raisons principales.

La première de ces raisons, que je qualifierais d’interne, c’est que ce système ne se maintient qu’en s’aggravant. Un mensonge en entraîne un autre, les apprentis menteurs le savent bien. Et cette vérité vaut aussi pour ce mensonge inconscient qu’est le clivage. Une violence qui s’auto-justifie par la culpabilisation imméritée de victimes innocentes, nécessite de continuer à s’auto-justifier par la répétition de tels abus. Donc d’une aggravation du comportement tyrannique. Sinon, des pensées fluides et liées, peuvent amener à se mettre à la place de l’autre et à prendre conscience de la faute morale. Un mur de plus en plus haut est donc édifié dans le psychisme pour ne pas réaliser ce que l’on a fait. Mais ce mur est de moins en moins solide au fur et à mesure de son édification, notamment à cause de la possibilité de recevoir des informations contredisant le raisonnement clivé du type « ils n’ont que ce qu’ils méritent ». Les vrais paranoïaques ont un mur qui épaissit au fil des années, mais les autres, les paranoïaques par contagion, ne sont pas très bien avec ce mur de Berlin au sein de leur fonctionnement mental. L’aspiration à la vérité et les sentiments humains attendent une brèche pour pouvoir revenir en force.

C’est ce qui se passe au moment de la chute des dictateurs : leurs soutiens d’hier les lâchent brutalement et sans états d’âme, conscients un peu tard de l’emprise qu’ils avaient inconsciemment acceptée. La liaison psychique reprend vite ses droits ( même si pas toujours complètement) sauf s’il y a eu l’équivalent d’un lavage de cerveau comme dans certaines sectes.

Autre facteur de déclin de la dictature : l’autre, la victime. Les victimes. Eux aussi semblent accepter un temps les forces de déliaison. Que peut un démocrate devant un terroriste, dans l’urgence ? Rien. La pensée humaniste est de peu de force devant le pouvoir dictatorial. La peur de cette force libérée, exhibée, utilisée à des fins d’intimidation, fait taire l’individu réflexif. La peur entraîne facilement de la déliaison: la peur paralyse tout, y compris la pensée.

Mais le pouvoir tyrannique entraîne des souffrances, physiques et morales, avec restriction, ou totale annihilation, du bonheur de vivre au quotidien, mais aussi diminution de la liberté, de la capacité à dire la vérité, et perte de sens.

Cette souffrance mobilise dans un second temps : les forces de liaison psychiques se réveillent et la résistance s’organise, d’abord au niveau de l’individu, puis, entre les individus. A ce moment-là, la solidarité vient faire obstacle à la peur.

Combien de temps faut-il pour que la liaison l’emporte sur la déliaison? Cela dépend, entre autres, du niveau de conscience des victimes de dictatures. C’est pourquoi la première chose que met en place un tyran, c’est l’interdiction de dire, le contrôle de l’information et de la formation. Il n’existe pas de tyrannie avec liberté d’expression. En effet cette dernière favorise la liaison psychique individuelle et lutte contre les clivages. Elle permet de se mettre en empathie avec l’autre, ce que ne fait pas le discours totalitaire qui fait jouer les clivages et les catégories.

Ce que je décris ici concerne aussi bien les dictatures que les tyrannies domestiques ou professionnelles. De plus, ce thème mériterait des développements complémentaires, notamment sur le rapport entre mensonge, abus de pouvoir, et perte d’efficacité dans la gestion, mais cela allongerait encore le texte.

Blaise R.Flanky

2 thoughts on “Pourquoi les dictatures finissent-elles toujours par s’effondrer ?

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