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22 octobre 2026

Haïti n’est pas un laboratoire sécuritaire : Bukele ne peut pas menacer de détruire un territoire au nom de la lutte contre les gangs

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Haïti n’est pas un laboratoire. Et Bukele n’est pas son directeur

Il y a des phrases qui trahissent une époque. « Si les quatre soldats ne sont pas retrouvés vivants, la zone sera anéantie. » En une ligne, Nayib Bukele a dit l’essentiel : pour lui, Haïti n’est pas un pays, c’est un espace. Un espace où l’on débarque, où l’on perd des hommes, et que l’on rase quand l’arithmétique du prestige l’exige. Voilà la grammaire coloniale dans sa version numérique : 280 caractères, une menace de destruction collective, et l’illusion que la souveraineté d’un peuple se négocie contre la vie de quatre soldats.

Rappelons ce que Bukele préfère taire. Ces quatre hommes n’étaient pas des combattants lancés à l’assaut d’un bastion. C’étaient des techniciens — évacuation médicale, logistique — pris en embuscade à Santo, à douze kilomètres de Port-au-Prince, dans une zone que tout état-major sérieux aurait classée « rouge ». Si des logisticiens se retrouvent exposés sans couverture, la question n’est pas de savoir quelle ville il faut punir. La question est de savoir pourquoi l’on a envoyé des hommes sans les moyens de leur mission. Bukele répond à cette question par une prophétie : « cette opération n’est rien comparée à celles qui suivront ». C’est-à-dire : mon échec tactique va devenir votre catastrophe.

Le parallèle avec Gaza n’est pas une hyperbole de tribune. C’est une catégorie politique. Gaza est ce qui arrive à un territoire quand le monde accepte qu’on le traite non comme un lieu habité, mais comme un problème à résoudre par la soustraction. Bukele ne dit pas autre chose : Santo sera « anéanti » — le mot est choisi, pas échappé. Et il le dit depuis le Salvador, pays où sa « réussite » sécuritaire repose sur l’état d’exception permanent, l’incarcération de masse et la suspension des garanties élémentaires. Un modèle qui a coûté des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires et des centaines de morts en détention. Voilà ce que l’on veut exporter vers Haïti : non pas la sécurité, mais l’exception. Non pas la paix, mais la démonstration.

Car il faut nommer la logique profonde. Haïti n’est pas un État défaillant : c’est un État rendu défaillant. Les armes qui arment les gangs de Port-au-Prince viennent, pour l’essentiel, des États-Unis — un flux documenté, continue, jamais sérieusement endigué. Les interventions étrangères se sont succédé depuis un siècle, chacune promettant la stabilisation, chacune laissant derrière elle un peu plus de fragilité et un peu moins de légitimité. Haïti est ce que devient un pays quand on le traite depuis trop longtemps comme un laboratoire : on y teste des mandats, des missions, des modèles, et l’on constate — sans jamais en tirer les conséquences — que les cobayes sont des citoyens. Bukele n’innove pas. Il perpétue. Il ajoute simplement une couche de communication virale à une vieille habitude : décider pour les Haïtiens, et sur les Haïtiens.

Or c’est précisément là que se joue la bataille. Haïti ne peut pas devenir Gaza, non parce qu’une puissance protectrice l’en empêcherait, mais parce que le peuple haïtien refuse. Ce refus n’est pas une posture : c’est une mémoire. Un peuple qui a arraché son indépendance à l’empire le plus puissant de son temps sait reconnaître, sous les habits du sauveur, la posture du maître. Quand un président étranger menace de « détruire » un quartier de votre capitale, vous n’avez pas besoin’on vous explique de quel côté tomberont les gravats.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Bukele « ose ». La vraie question est de savoir qui, dans le concert des nations, aura le courage de lui répondre que le droit international n’est pas un optional, que la souveraineté n’est pas une variable d’ajustement, et que la lutte contre les gangs — la vraie — exige du renseignement, de la justice, du contrôle des armes et de la reconstruction sociale, pas des hélicoptères au-dessus de quartiers déjà à genoux. Si le Salvador veut être utile, qu’il commence par sécuriser ses propres soldats et par rendre des comptes sur les conditions de leur déploiement. Qu’il cesse, surtout, de confondre la fermeté avec la fureur.

Haïti n’a pas besoin d’un nouveau proconsul. Elle a besoin qu’on la laisse exister — et qu’on cesse, enfin, de confondre son sol avec un terrain d’essai.

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