L’humiliation en direct des deux jeunes soldats est insupportable
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Je ne défends pas le vol. Dans ma famille, on m’a appris à respecter les biens d’autrui. Le respect du travail dur et bien accompli fait partie de nos valeurs. Dans ma communauté, lorsque quelqu’un s’approprie ce qui ne lui appartient pas, c’est toute sa famille qui en ressent la honte.
C’est pourquoi je comprends que la culpabilité et le déshonneur de ces deux jeunes soldats rejaillissent non seulement sur eux-mêmes, mais aussi sur l’ensemble de leur famille. L’acte qu’ils ont posé constitue une trahison civique et morale au regard de leur mission. Ils ont commis un vol et devaient être sanctionnés.
Cependant, la scène offerte par les autorités des Forces armées d’Haïti est répugnante. Ces deux jeunes soldats, issus de quartiers modestes, ont été exposés publiquement et transformés en exemples. Les renvoyer chez eux aurait suffi. Les humilier en direct, c’était trop.
Dans mon âme chrétienne et humaine, je ressens une profonde douleur face à cette humiliation. La justice n’est pas l’humiliation. Une sanction peut être nécessaire, mais elle ne doit pas devenir une mise en scène de la honte.
L’humiliation de ces deux jeunes soldats ne résout rien. Au contraire, cet acte discriminatoire contribuera à alimenter les tensions sociales, parce que cette justice, telle qu’elle a été rendue, n’est pas juste. Elle est inéquitable.
Les soldats et les agents de la police ne sont pas des idiots. Ils voient chaque jour comment certains de leurs chefs fraudent l’État en toute impunité. S’attaquer publiquement aux plus faibles, pendant que les plus puissants échappent aux sanctions, ne peut qu’aggraver le sentiment d’injustice.
Le vol commis par ces deux soldats peut aussi être compris comme un acte de nécessité. Saint Thomas, père de l’Église, écrivait qu’il faut un minimum de biens pour pratiquer la vertu. L’humain est une combinaison de l’être et de l’avoir. Certes, il existe des personnes pauvres, à bout de souffle et à bout de tout, que l’on ne voit ni frauder ni mendier. Mais chacun a sa force de résilience. Chacun a aussi sa propre nature.
De la même manière que nous acceptons que nos propres enfants puissent commettre des erreurs, nous devons accepter d’offrir une deuxième chance aux enfants des autres. Nous ne devons pas nous réjouir de la détresse d’une famille ni d’une défaite parentale. Une telle humiliation aura des conséquences profondes au sein de notre communauté.
Le vol des puissants
Il existe dans notre pays un autre vol qui demeure impuni : le détournement des fonds publics à des fins personnelles et illicites. C’est le vol des puissants.
Après le départ des Duvalier en 1986, plusieurs commissions ont produit des rapports sur le vol et le détournement des biens publics en Haïti : le rapport Siclair, le rapport Paul Denis et le rapport sur l’utilisation des fonds du programme PetroCaribe. Pourtant, certaines personnes mises en cause, voire inculpées par un juge d’instruction, ont été désignées comme membres du Conseil présidentiel de transition.
Après avoir, une fois de plus, pillé les fonds publics, elles rentrent tranquillement chez elles. Plus personne n’en parle. Pendant ce temps, deux jeunes soldats, issus de quartiers modestes, sont exposés publiquement et humiliés pour un vol. Sont-ils les seuls coupables ?
Ce contraste révèle l’injustice profonde de notre société. Les faibles sont livrés à la honte publique, tandis que les puissants échappent à la justice. Ceux qui détournent les fonds de l’État, ceux qui s’enrichissent par des moyens illicites, ceux qui confisquent les biens du peuple au profit de leur propre satisfaction continuent souvent de jouir de leurs privilèges.
Conscients de leurs actes, certains responsables ont même fait adopter un décret afin de se soustraire à la justice ordinaire, en violation de l’article 18 de la Constitution de 1987, qui consacre le principe de l’égalité des citoyens devant la loi. Ce décret introduit une forme d’absolutisme en Haïti. Il illustre les rapports de pouvoir et de domination qui profitent aux plus forts, pendant que le peuple anonyme en subit les conséquences.
Le vol et l’assassinat de citoyens ne sont pas des actes de fonction. Ce sont des fautes personnelles et morales. Ils n’ont rien à voir avec la compétence de la Haute Cour de justice, laquelle ne juge que les crimes et délits politiques commis par les responsables de l’État dans l’exercice de leurs fonctions.
En Haïti, combien de maisons de luxe, de voitures et de comptes bancaires nos dirigeants ont-ils acquis par des moyens détournés et illicites ? Notre droit pénal et notre justice républicaine s’appliquent-ils réellement à eux ?

Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’université d’État d’Haïti
Professeur de philosophie
On ne peut pas demander à la jeunesse d’être exemplaire lorsque nos gouvernants confisquent tout pour leur propre satisfaction. Dans le livre des Proverbes 30, 7-9, on peut lire : « Ne m’envoie ni pauvreté ni richesse. Donne-moi seulement ce qu’il me faut pour vivre. En effet, si je suis trop riche, je peux te trahir en disant : “Qui est le Seigneur ?” Et si je suis trop pauvre, je peux devenir un voleur. Alors je ne respecterai plus le nom de Dieu. »
Au Canada, un militaire ne volerait pas un sac de sucre. C’est un pays de démocratie, de confort et d’abondance. Dans notre démocratie de la crasse, il faut s’attendre au pire face aux souffrances indicibles dans lesquelles vivent les masses haïtiennes.
La vraie justice ne peut pas être sélective. Elle ne peut pas écraser les petits et protéger les grands. Elle doit s’appliquer à tous, sans distinction de rang, de fortune ou de pouvoir.
Il faut d’abord instaurer la justice sociale
À travers ces deux soldats fautifs, on veut nous faire croire qu’il existe une volonté réelle de s’attaquer aux maux qui rongent les administrations de l’État. Pourtant, la corruption et le vol constituent un mal profond qui se répand dans nos institutions publiques avec une violence silencieuse. Ces deux soldats, renvoyés chez eux à jamais, vivront peut-être pendant des années sans salaire garanti. Sont-ils les seuls coupables ?
Je ne nie pas ce qu’ont fait ces deux jeunes gens. Je ne dis pas que leur acte est acceptable. Mais la honte publique n’est pas la justice. Je dénonce la violence de cette décision. Je refuse cette mise en scène de l’humiliation, qui écrase les faibles pendant que les puissants continuent souvent de se protéger entre eux.
Il faut plus d’amour, plus de compassion et plus de lucidité face à la brutalité des forts. Les Animaux malades de la peste, de La Fontaine, cette fable dans laquelle est décrite la justice des puissants, nous ramène à l’actualité de nos forces d’ordre public, où l’hypocrisie de toute une société devient perceptible. Dans cette fable, le puissant avoue ses fautes, non comme un signe de courage ou d’intégrité, mais comme une reconnaissance du mal pour lequel ses courtisans ne lui attribuent aucun blâme.
Dans une société où l’État de droit n’existe pas, le jugement vient trop souvent du prédateur. Ainsi, je pose cette question au sens le plus profond de la justice : qui a le droit de juger ? Comment une société traite-t-elle celui ou celle qu’elle déclare coupable ? La vraie justice commence par la vérité sur soi-même. Or, notre vérité est celle d’une élite corrompue qui juge les plus faibles sans jamais se regarder dans le miroir de ses propres fautes.
Ces deux jeunes soldats doivent bénéficier d’une deuxième chance exigeante. La justice sans miséricorde devient écrasement. « Ne confondez pas la justice avec l’humiliation », disait l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin. Punir n’autorise pas à détruire. Corriger n’autorise pas à humilier. Une société qui transforme ses fautifs en spectacle public ne guérit pas ses blessures : elle les aggrave.
C’est pourquoi il faut d’abord instaurer la justice sociale. Si une véritable politique de justice sociale et d’égalité des chances n’est pas mise en œuvre dans notre société, il y aura une guerre encore plus grande : une guerre sociale entre ceux qui mangent et ceux qui ne mangent pas. Éduquer le peuple, lui donner du travail, lui garantir la dignité et l’espérance demeure l’élément fondamental qui contribuera à la purification des mœurs.
Par le pardon collectif que je sollicite en faveur de ces deux jeunes soldats, nous pouvons transformer la destruction en miséricorde, sans jamais renoncer à l’exigence de justice. Mais cette miséricorde doit aussi devenir un appel national. Haïti ne se relèvera pas par l’humiliation de ses enfants, mais par leur éducation, leur travail, leur dignité et leur réconciliation avec la patrie.
Que notre pays cesse de fabriquer des exclus et commence enfin à former des citoyens. Que la justice cesse d’être l’arme des forts contre les faibles et devienne la lumière commune de toute la nation. Car sauver Haïti, ce n’est pas seulement punir ceux qui tombent ; c’est bâtir une société où chaque enfant du peuple reçoit les moyens de rester debout.

